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Patrimoine

Chronique toponymique : escalier Badelard

28 mai 2019 (6 votes )

Texte de Rosalie Cournoyer

Cette chronique mensuelle rend hommage aux histoires cachées derrière les noms de lieux à Québec. Chaque mois, un auteur émergent soutenu par Première Ovation s’inspire du patrimoine pour créer de courtes œuvres où le réel croise l’imaginaire. Ce mois-ci, visitez l'escalier Badelard, qui lie les quartiers Saint-Roch et Saint-Jean-Baptiste.

Escalier Badelard

Badelard et la Négresse

Il est 4 h du matin, nuit de changement d’heure. Je marche vers la Haute-Ville avec mon amie Nina. Marcher, c’est un grand mot ; on glisse sur les trottoirs, on roucoule, on s’fait croire qu’on n’a pas froid dans nos p’tits collants.

Plus tôt dans la soirée, on s’était donné comme mission de voir le changement d’heure. On voulait assister au moment exact où 1 h 59 se transformerait en 3 h du matin.

« IMAGINE. Voir l’instant précis où le temps se dilate, s’arrête, prend un élan en arrière et bondit en avant! », qu’on se disait.

Bien sûr, têtes en l’air, on a manqué notre défi pis on rentrait bredouille.

« Badelard, c’est l’escalier le plus court, grouille! », me crie Nina.

Moi je divague à voix haute : « Badelard… on dirait un palindrome. »

Elle entame son ascension. « T’es saoule, pis ton épreuve uniforme de langue est loin on dirait. Go! »

Je bouge pas. J’suis déjà essoufflée, j’ai mal au cœur, j’ai besoin d’une pause. Pis secrètement j’aime ça voir Nina s’impatienter.

« Moi, ça m’fait rien, mais tu vas rester ici toute seule, avec le fantôme... » qu’elle me lance, déjà presque au sommet.

Je me raidis aussitôt. « Pfff… N’importe quoi…! »

« Oui, le fantôme de la négresse », ajoute-t-elle, malicieuse.

Outrée, je réplique : « Pour une féministe intersectionnelle, j’trouve que t’as un drôle de vocabulaire. »

Nina, sèche : « Ça s’appelait la côte de la Négresse, ici, avant. »

Sceptique, je lui demande : « Avant quoi? »

« Avant que le conseil municipal s’en mêle. Cette femme-là, la négresse, elle gérait des... affaires... », précise-t-elle.

Nina. Ma chère amie Nina, qui en sait toujours plus que tout le monde. Elle m’explique : « C’était une tenancière ! Paraît qu’elle se laissait pas marcher sur les pieds, la madame. La rue Lavigueur, en haut, jadis, ça s’appelait le coin flambant. »

« Pis Badelard, c’est qui? », je demande, niaise. « Un médecin-chirurgien! », qu’elle me dit tout bonnement. Voulant des explications sur ses connaissances générales infinies, je lui lance comme un reproche : « Pis pourquoi tu sais tout ça, toi? »

« Quand j’tais au Cégep, j’travaillais comme guide pour des visites dans le Vieux. Quand y’ont voulu que je joue la négresse, ici, en me faisant un blackface, j’ai démissionné. »

Je la rejoins à la course, lui prends la main : « Ça, c’est ma chum! Allez, viens-t’en, on va s’coucher! »


L'escalier et la côte Badelard en 1898
Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Philippe Gingras

Québec ville de littérature UNESCO

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