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L'ultime foi

Que de reflets ondoyants sur les pierres dont les entrailles plaident à grands cris muets la force de leur histoire! Je ne puis saisir les desseins du ciel qui impose un châtiment si cruel à des intentions si pures. Si la volonté du Seigneur était de réunir en sa maison les anges d’un éden invisible, pourquoi invoque-t-il en ce jour les échos de l’enfer pour qu’ils résonnent en ces murs comme une malédiction? Peut-être ces flammes dansantes qui lèchent les lattes noircies se veulent-elles une renaissance aux motifs insondables pour nos regards aveugles que nous bénirons un jour. Oui, c’est cela, il n’existe de malédiction qu’aux yeux de celui qui est certain de s’en trouver affligé, ce qui ne sera jamais mon cas tant que la foi chassera les ténèbres de devant mes yeux. Je m’en remets donc à Dieu, qui m’a toujours guidée et qui m’a convaincue de venir ici, à Québec, pour fonder ce cher couvent dont les braises parsèment maintenant le sol autour de moi. Je me souviens de tous les obstacles que j’ai surmontés en son nom, oui, je me souviens.

Onze années auparavant, accoudée au bastingage du voilier le Saint-Joseph, je contemplais les mats à l’échine déployée qui semblaient remercier le firmament pour la paix, bien qu’éphémère, dont nous jouissions en cet instant. À l’horizon, droit devant, l’azur céleste rejoignait les flots céruléens en une fresque qui prenait dans ma conscience le titre de l’intarissable Espoir. C’est en laissant errer mon regard sur cette vision divine que j’y entrevis, ceinte des embruns qui s’élevaient de la mer, une tache verdoyante dont la teinte contrastait avec l’harmonie établie autour de moi. Ce repère lointain représentait indubitablement la côte d’un continent émergeant des abysses de l’inconnu, un continent à l’immensité encore inexplorée intégralement; l’Amérique.

Ce n’est que deux jours après la vue de cette auguste toile, le 1er août 1639, que nous débarquâmes, Sœur Marie de Saint-Joseph, Sœur Cécile de Sainte-Croix, Madame de la Peltrie et moi, sur le quai dont les planches dirigèrent nos pas et nos rêves vers la Nouvelle-France. Nous fûmes escortées par les colons, recevant tous les honneurs que notre esprit d’abnégation ignorait pourtant avant ce jour, jusqu’à un petit logis près du port. Cette nuit-là, je m’assoupis dans la quiétude, bercée par la sérénade des étoiles fixées au rideau d’encre dont se drapait la voûte sidérale.

Le lendemain, mes yeux s’ouvrirent sur le spectacle de l’aurore qui ouvrait la barrière du jour à l’horizon et dont l’éclat frémissant épousait la silhouette de tout ce qui m’entourait. Aussitôt que mes pieds eurent foulé la terre hors de notre demeure et que mes poumons eurent inhalé avec félicité l’air libre, une foule hétéroclite s’avança vers moi. Des colons français et des Amérindiens étaient ainsi parvenus jusqu’à moi pour me confier leurs jeunes filles, me révélant leur désir collectif de me voir les instruire.

Ce fut une fonction que je remplis avec mes compagnes pendant nos trois premières années au pays. Nous éduquâmes les filles des bois ainsi que celles dont l’ascendance avait connu la France, et nous divulguâmes les enseignements du Seigneur à la population, émerveillées par la tournure solennelle que prenait notre mission. Vint cependant un jour où nous commençâmes à être à l’étroit dans cette école improvisée qu’était la nôtre, un jour où s’élevèrent nos aspirations vers une utopie aux allures de l’accomplissement, mais pourtant concevable : l’édification d’un monastère. C’est dans ce but que je sollicitai au Gouverneur l’autorisation de bâtir un couvent au cœur de la Haute-Ville, entreprise qui fut soldée par un assentiment immédiat.

Durant les mois suivants, je m’attelai à cette tâche titanesque, mais ô combien gratifiante, qui consistait à esquisser dans les plis de ma conscience les bourgeons de notre avenir, puis à les faire éclore sur les branches de notre présent, pour les voir prendre la forme du bâtiment de nos rêves. Et c’est ainsi que le 21 novembre 1642, la communauté déménagea dans le monastère des Ursulines, officialisant son titre de pensionnat pour les jeunes filles du pays.

Huit années durant, l’ampleur de la réalisation de mes sœurs et moi prit de l’expansion, si bien que le monastère regorgea bientôt de pensionnaires avides de savoir. L’évolution de notre œuvre aurait indéniablement poursuivi sa course effrénée si, fatalité du destin, il n’y avait pas eu cette nuit-là, celle qui bouleversa tout.

Comment en sommes-nous arrivées à l’embrasement de tous nos efforts? La réponse est bien simple : hier soir, une sœur a oublié d’éteindre les braises qui réchauffaient le pain dans la cuisine. Il en faut parfois si peu pour faire bifurquer subitement l’histoire que nous écrivions depuis l’exorde de notre existence! Mais la vie ne se résume pas au blanc ou au noir, le monde est constitué de centaines de nuances qui teintent le regard de celui qui veut bien les admirer, et, en cette nuit du 30 décembre 1650, je choisis d’être celle qui saura puiser dans l’abîme de cet incendie les couleurs de l’espérance. Je choisis d’écouter les fondations qui m’implorent, par les relents de suie et de cendre qu’elles exhalent, de les élever vers cet azur qui les surplombe, de tout recommencer, de tout rebâtir. Et c’est ce que moi, Marie de l’Incarnation, je ferai.

Jessica Laroche
École Cardinal-Roy

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