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Culture et patrimoine

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De la pupille d'Irma

Janvier 1903

On m'a dit que mon rêve était fou. On m'a dit que les portes de l'université ne s'ouvraient pas aux femmes, et l'on m'a conseillé de concevoir un autre rêve, plus réaliste. On m'a suggéré de me marier et de donner naissance à des enfants. «N'est-ce pas un merveilleux rêve, Mademoiselle?» m'a-t-on dit. «Créer un être de son vivant n’est-il pas plus satisfaisant encore qu’en guérir un autre?» Mais à quoi bon donner la vie si elle ne peut être sauvée lorsque la maladie menace de l’éteindre? Je me suis alors tournée vers les États-Unis, où l'Université Saint-Paul du Minnesota m'a admise en médecine et m’a accordée, le 7 juin 1900, mon diplôme. Me voici donc, trois ans plus tard, traçant de mes pas l’innocent duvet blanc camouflant l’insalubrité de Montréal où se propage l’ombre de la mort. Des centaines d’âmes infantiles somnolent dans l’obscurité des ses bras, happées par la maladie. Gastro-entérite, poliomyélite, affection des os, tuberculose… Je vocifère silencieusement dans ma tête, l’hostilité de mes pensées dirigée vers ceux m’empêchant de soulager la souffrance décimant la Calcutta d’Amérique. Les parlementaires ne pourront me condamner plus longtemps à l’impuissance.

Avril 1903

(…) En conséquence, Sa Majesté de l’avis et du consentement du Conseil Législatif et de l’Assemblée Législative de Québec, décrète ce qui suit :

  1. Le Collège des médecins et chirurgiens de la province de Québec est autorisé à admettre au nombre de ses membres, après examen, dame Irma Levasseur, et à lui accorder la licence requise pour pratiquer la médecine, la chirurgie et l’art obstétrique dans la province de Québec.
  2. La présente loi entrera en vigueur le jour de sa sanction.1

Février 1907

3772, Rue St-Denis. Je dépose Robert, cinq mois, premier patient de l’Hôpital Sainte-Justine, dans son berceau. Le gamin, que je gardais chez moi dans l’espoir de voir ses yeux briller un jour de plus, doit sa meilleure mine à l’épouse du riche banquier et courtier Louis de Gaspé Beaubien, soit Justine Lacoste-Beaubien, qui a bien voulu appuyer mon projet. Pourtant, mon hôpital ne cesse de me glisser entre les doigts depuis que ses gestionnaires m’ont éloignée du conseil d’administration, à peine un mois après sa fondation, 30 novembre 1907. Mes idées différant trop des leurs, les conflits se multipliaient. Je préfère partir…

Juin 1916

Le vacarme. Le vacarme assourdissant des armes qui infligent la douleur qui inflige la souffrance qui inflige la mort. Le vacarme assourdissant de la guerre. Et la maladie. Sur la toile des Balkans de la Serbie, que des hommes hantés par la haine et la folie ont tracé, emprisonnant sous la pointe de leurs pinceaux séchés des milliers de soldats innocents, il y a aussi la maladie. Une épidémie. Le typhus. Voilà plus d’un an que je tente de l’effacer de cet effarant tableau. Mes quatre compagnons canadiens ont déjà battu en retraite il y a quelques semaines, me laissant seule dans ce capharnaüm de blessés, de maladies et de morts. Il s’agit ici d’une œuvre abstraite au cœur de laquelle tout ce que je parviens à ériger de concret sont d’innombrables fosses communes et le semblant d’un hôpital dépourvu de lait, de sucre et de farine. Mais je ne laisse pas le découragement saboter mon art, même lorsque les médicaments se font rares. Au contraire, mes traits s’avèrent plus vigoureux et énergiques à chaque jour. Sourde à la langue étrangère de cet endroit, je tente de réconforter les hommes sur le point de sombrer par mes sourires les plus chaleureux et mes prières silencieuses.

Décembre 1922

«Seigneur! 30 000 dollars! Quel investissement faramineux, n’est-ce pas, Édouard?» s’exclame le Docteur Fortier en s’adressant à son collègue, le Docteur Samson. Le pédiatre comme l’orthopédiste, qui appuient aimablement le projet que j’ai élaboré depuis mon retour dans ma ville natale, m’observent, béats. Il est vrai que la propriété Shehyn de la Grande Allée ne figure pas parmi les plus abordables, mais mes économies me le permettent. Cependant, les médisances et les persifflages tels «La pauvre Irma… Elle se ruine elle-même!» soufflent toujours plus fort autour de moi. Peut-être ne sont-ils pas sans fondement, mais je reste tout de même fière d’offrir, en ce temps des fêtes, un si beau cadeau, soit l’Hôpital de l’Enfant-Jésus, aux enfants malades et à leurs proches.

Août 1945

Je m’éloigne une dernière fois du manège militaire; la guerre se termine, ma carrière aussi. Mes pas se font lourds. Je n’ai plus d’énergie. Ma vie m’a épuisée. Rue d’Artillerie. Je m’arrête face à la bâtisse qui fût un jour l’Hôpital des Enfants malades. Les jeunes handicapés que j’y soignais m’habitent toujours, comme ceux de l’école pour enfants infirmes que j’ai échafaudée. Un sourire las se trace sur mes lèvres alors que mes souvenirs vagabondent d’un édifice à un autre dont j’ai vu les façades grandir sans moi, vieillir avec moi.

Janvier 1964

L’ombre dans la pupille. Le reflet des larmes. Le dernier souffle. La mort. Je l’ai vue, entendue, combattue tant de fois! Chaque jour s’est livré à une nouvelle bataille. Une victoire pour moi, une autre pour elle. L’ombre dans la pupille. Le reflet des larmes. Le dernier souffle. Oubliée de tous, je baisse les bras. À l’aube de ce dernier jour, elle gagnera. L’ombre dans ma pupille. Le reflet de mes larmes. Mon dernier souffle. Mon dernier…

Laura Langevin
École Cardinal-Roy

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