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Culture et patrimoine

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Les balayeurs de cendres

Mes yeux se posent sur les pierres avec dégoût. Elles sont lisses, trop lisses. Carrées, droites, mesurées au centimètre près et enlignées parfaitement sur le tapis de cendre. Elles  piétinent leurs aînées, elles se dressent sur leur corps comme pour se moquer de leur défaite. 

On m’avait pourtant appris à ne jamais haïr. Je dois aimer, pardonner et accepter. Pourtant, ma cage thoracique se resserre sur mes poumons à chaque fois que je pose le regard sur ma ville, Québec, en ruine. Elle était belle. Désordonnée et naïve, mais c’était son charme. Et  voilà qu’on ose poser des pierres lisses sur son cadavre. Des pierres identiques les unes aux autres, sans défaut, sans personnalité. Ces briques n’ont rien à faire ici, leur présence est bien trop absurde. Elles sont des intruses, elles puent l’Angleterre. Je sais que les autres sœurs le pensent aussi.  

Malgré cela, personne ne dit rien. Les bouches sont closes pour garder toute la saleté à l’intérieur. Les blasphèmes ne doivent pas sortir, ils en sont défendus. On jure avec les yeux, c’est bien plus efficace. C’est silencieux, mais juste assez violent. 

Au moins, on a encore l’église. Son clocher, en fait. Son clocher et quelques murs. C’est peu,  je sais. C’en est presque misérable, mais si on regarde les choses du bon côté, ça laisse place  à l’espoir. Le clocher, mon fier clocher qui s’acharne à se tenir debout malgré les flammes,  les balles et l’humiliation. Tel un monument, on le voit de loin, sa silhouette dressée à l’horizon. Ce n’est pas surprenant qu’il attire l’œil ainsi, il ne reste plus rien autour. 

On pose une autre pierre sur le sol et les cendres s’échappent juste à temps, se dissipant dans l’air pour former un nuage grisâtre. Je grimace, répugnée. Les bâtiments autour de moi poussent comme des mauvaises herbes. Ils n’ont rien de canadien, même pas une petite allure française. Ils sont anglais. Point final. Ils sont sévères. Durs. Stricts. J’en détourne le regard, refusant de me laisser gagner ainsi. Le paysage change tant que c’en est troublant et j’ai honte d’admettre que j’ai peur qu’il me change aussi. Si je regarde trop autour, pourrais- je perdre ma langue? Ma religion? Seul le temps pourra me le dire.  

1763, le verdict est tombé hier. Ma terre est à la Grande-Bretagne. On s’est battus, pourtant. On s’est acharnés, obstinés, essoufflés. On s’est accrochés à la ville comme un chien affamé s’accroche à un os décharné. Malgré mon amour pour cette colonie, je dois avouer que le spectacle fut embarrassant. On l’avait prédit, on en parlait presque tous les soirs. La défaite était si longue que c’en était agonisant. J’avais l’impression d’attendre la mort d’un patient. Était-ce là la fin? Ou bien allions-nous respirer encore un peu? Finalement, nous avons une réponse. La Proclamation royale a été signée. Province de Québec, voilà notre nom. 

Les cendres ont quitté les rues depuis longtemps et, lorsque je m’y promène, il m’arrive d’entendre des hommes parler l’anglais. La seule chose qui me retient de perdre patience  est le minuscule chapelet en argent contre ma poitrine, mais je garde l’oreille attentive. La ville se réveille, les habitants sortent. Bientôt, les voix françaises noient les précédentes et cela me soulage. On a beau avoir été défendu de la parler, les Canadiens sont plus têtus qu’on pourrait le penser.

Province de Québec; colonie anglaise qui regorge de culture canadienne. Je regarde autour de moi et un faible sourire grandit sur mes lèvres. Même moi, ça m’a surpris. J’ai eu besoin d’un bon moment pour comprendre que cette terre restera authentique. Malgré une surface britannique, ses racines resteront toujours les mêmes.

Marianne Saillant-Sylvain
Collège des Compagnons Groupe

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