Haro sur les fortifications!
Le 11 novembre 1871, quelque 1 000 soldats défilent dans les rues de Québec
au son d’une fanfare qui joue Goodbye, Sweetheart, Goodbye et Auld Lang Syne.
C’est le départ de la garnison britannique pour l’Angleterre. Elle est remplacée
par la Batterie B, un premier noyau de l’armée régulière canadienne constitué de
6 officiers et 153 sous-officiers. À l’époque, plusieurs résidents se plaignent
des différents ouvrages militaires qui font obstacle à l’expansion de la ville
et à la circulation urbaine. Quelques portes tombent sous le pic des
démolisseurs. Toutefois, l’entrée en poste du gouverneur général Lord Dufferin
en 1872, combinée à l’intervention de certains citoyens désireux de préserver et
de mettre en valeur les fortifications, met un frein à ces démolitions.

Dufferin Terrace and Chateau Frontenac, Quebec
Terentenary, Keystone View Company, Juillet 1908, Archives de la
Ville de Québec.
De la terrasse Durham à la terrasse Dufferin
En 1838, la terrasse
Durham, longue d’une cinquantaine de mètres et large de 15 mètres,
est construite face à l’actuel Château Frontenac. Quinze ans plus
tard, elle est allongée de quelques dizaines de mètres en direction
de la citadelle. En 1869, l’ingénieur et architecte Charles
Baillairgé envisage de la prolonger pour répondre à l’affluence
croissante des promeneurs. Ce projet rejoint tout à fait l’idéal du
gouverneur, Lord Dufferin. Les travaux débutent en 1878. La terrasse
est allongée d’environ 300 mètres et dotée de kiosques en fonte et
en fer forgé.
Un hôtel du Parlement pour la capitale du Québec
1er juillet 1867. Québec devient la capitale de la province de
Québec. Les parlementaires siègent au parlement-bureau de poste, qui s’avère
très vite exigu. On envisage d’utiliser un vaste terrain longeant la Grande
Allée pour édifier le futur parlement. Les travaux de construction de cet
édifice, d’après les plans d’Eugène-Étienne Taché, débutent en 1877. Ils durent
neuf ans.
De nouveaux acteurs économiques
Au début du 20e siècle, Québec est l’une des principales villes
industrielles du Canada. On y compte 225 manufactures et ateliers. De leurs
10 000 travailleurs, plus de 4 000 évoluent dans le secteur de la chaussure. Les
fabriques de corsets et de meubles, l’industrie du tabac, les usines de
munitions pendant les deux grandes guerres, en plus du tourisme, contribuent à
la renommée de la ville. Mentionnons aussi la mise en activité, en
décembre 1927, de l’usine Anglo Canadian Pulp and Paper Mills (aujourd’hui
Papiers Stadacona). Quelque 500 employés, manœuvres, gestionnaires et ingénieurs
y travaillent à l’époque, sans compter les 2 000 hommes affectés à la coupe du
bois.

Usine Dominion Corset, vers 1900, Archives de la Ville de Québec.
Histoire d’un succès : la Dominion Corset
Georges-Élie Amyot crée la Dominion Corset en 1886. Après quelques
déménagements, il installe sa manufacture au coin des rues Dorchester et
Charest, site actuel de l’édifice La Fabrique. La Dominion Corset devient vite
le plus gros employeur de la ville et le plus important fabricant de corsets du
Canada. En 1911, la compagnie produit 450 douzaines de corsets par jour, soit
9 corsets à la minute. En 1931, pas moins de 1 000 ouvrières y travaillent. Les
produits sont vendus jusqu’en Afrique du Sud, en Amérique latine, en Angleterre,
en Australie, en France et en Nouvelle-Zélande. Au décès du fondateur en 1930,
le New York Times souligne la mort de ce «prominent member of the Winter colony».
Québec développe aussi le secteur des services, notamment le commerce de gros
et de détail. On vient de toute la région pour y faire des emplettes.
Au secours des chômeurs
Québec n’échappe pas à la grande crise
des années 1930. En décembre 1930, des statistiques révèlent l’existence de
7 150 chômeurs. Pour leur venir en aide, la Ville met en place une forme
d’assurance chômage avant la lettre et amorce différents travaux publics,
dont la construction du réservoir d’eau potable sous les plaines d’Abraham
et celle de l’égout collecteur.

La rue Saint-Joseph au début du 20e siècle.
St, Joseph Street, Quebec, The Valentine & Sons' Publishing CO.,
Ltd. vers 1906-1918, Archives de la Ville de Québec.
Deux rues, deux réalités
Pendant les premières décennies du 20e siècle,
dans le quartier Saint-Roch, la rue Saint-Joseph, bordée de
126 commerces et boutiques aux vitrines illuminées, de cabarets et
d’hôtels, incarne l’américanité. Pas étonnant qu’elle soit surnommée
«la Broadway de Québec»! La Grande Allée, lieu de résidence de la
haute bourgeoisie, artère prestigieuse avec ses édifices aux divers
styles architecturaux, est quant à elle surnommée «les
Champs-Élysées de Québec».
Deux icônes touristiques
À la fin du 19e siècle, le président de la compagnie Canadien
Pacifique souhaite «construire l’hôtel dont on parlera le plus dans le monde»:
c’est le début de la construction de l’hôtel Château Frontenac, d’après les
plans de l’architecte Bruce Price. Inauguré en 1893, l’hôtel est par la suite
agrandi en 1897 et 1908, avant qu’on érige sa tour centrale de 18 étages
en 1924.
Les possibilités d’accueil touristique de ce nouvel hôtel sont rapidement
mises à profit : on tient le premier Carnaval de Québec à l’hiver 1894. Une
vingtaine de comités coordonnent la fête. La Montmorency Electric Power promet
d’éclairer le palais de glace, une véritable attraction en soi. Un
programme-souvenir est tiré à 21 000 exemplaires. Le défilé réunit 100 chars
allégoriques décorés aux couleurs de différents clubs de raquette, commerces,
corps militaires et établissements scolaires. La fête est un véritable succès!
Des gens d’affaires font de ces festivités d’abord présentées sporadiquement un
événement annuel à partir de 1954, et introduisent Bonhomme comme ambassadeur.
Une ville en expansion
La population connaît à l’époque une forte croissance, passant, entre 1900
et 1931, de 69 000 à 150 000 habitants. La migration des ruraux vers la ville et
les annexions de Saint-Sauveur (1889), Saint-Malo (1908), Limoilou (1909) et
Montcalm (1913) expliquent cette progression.
S’installer à Limoilou

Carte postale : Avenue principale de la Paroisse Saint-François d'Assise (1re Avenue), Archives de la Ville de Québec.
La Quebec Land Company planifie le développement du «parc Limoilou», qui sera
«par son site exceptionnel et par la disposition des rues et des avenues […] le
plus beau quartier du Greater Québec», comme le mentionne Le Soleil du
11 juin 1910. Elle privilégie même les appellations Avenue et Rue pour imiter ce
qui se fait à New York. Cette compagnie appuie sa campagne de promotion en
incitant les acheteurs potentiels à «fuir les rues poussiéreuses, étroites et
congestionnées du Vieux-Québec et à venir vivre au grand air».
Un poumon pour la basse-ville : le parc Victoria
À la fin du 19e siècle, le maire Simon-Napoléon Parent veut offrir
un espace vert aux familles ouvrières de Saint-Roch et de Saint-Sauveur.
En 1896, Québec aménage le «parc Parent», du nom du père du projet. Le lieu est
sillonné de chemins étroits qui permettent d’admirer des centaines de fleurs. On
y trouve aussi un restaurant et une tour d’observation. L’inauguration étant
prévue pour 1897, année du 60e anniversaire du règne de la reine
Victoria, le maire Parent demande au gouverneur général l’autorisation de nommer
le site «parc Victoria». Plus de 20 000 personnes assistent à l’inauguration.
D’abord lieu de détente, le parc acquiert un côté plus récréatif avec l’arrivée
de l’œuvre des terrains de jeux, l’OTJ, qui installe balançoires et piscines
en 1928. Dix ans plus tard, c’est l’érection du stade municipal.
Dévastatrice grippe espagnole
À l’automne 1918, une épidémie de grippe espagnole frappe à Québec, comme
partout dans le monde. Elle fera 500 morts dans la capitale. Au plus fort de
l’épidémie, le Bureau de santé ordonne la fermeture des théâtres, des écoles,
des tavernes et même des églises, en plus de restreindre les heures d’ouverture
des magasins.
Vive le progrès!

Édifice Cyrille
Duquet, en 1899.
Photo : « St. John Street from Fabrique », Archives de la Ville de Québec.
Le téléphone
En 1878, à peu près en même temps que Graham Bell, l’horloger-joaillier
inventeur Cyrille Duquet réussit à transmettre une conversation et même une
audition de chant entre ses magasins de la rue Saint-Joseph et de la rue de la
Fabrique. Précurseur, il établit une ligne téléphonique entre sa boutique et le
couvent Jésus-Marie de Sillery, où étudie une de ses filles. On lui doit
l’invention du combiné téléphonique qui réunit émetteur et récepteur. Duquet va
céder ses brevets à la compagnie Bell Telephone of Canada qui, en 1880, ouvre un
bureau à Québec et compte 79 abonnés.
La force
électrique
En 1886, grâce au pouvoir hydraulique de la chute Montmorency, des lampes
électriques à incandescence sont utilisées pour la première fois dans des
résidences et des magasins, puis dans les rues et les places publiques l’année
suivante. En 1897 apparaissent les tramways électriques.
La voiture « qui marche toute seule »

Automobiles à l'Exposition provinciale, Thaddée Lebel, 1925,
Archives de la Ville de Québec.
C’est ainsi que les gens de Québec désignent l’automobile du dentiste
Henri-Edmond Casgrain, premier propriétaire d’une auto au Québec : nous sommes
en 1897. Sa voiture, une Léon Bollée d’environ 330 livres, peut atteindre trois
vitesses: 5, 9 et 18 milles à l’heure. Pour faire le plein, Casgrain doit se
rendre chez les vendeurs d’huile à lampe, les seuls à posséder de la gazoline.
Et à l’époque, quiconque veut se procurer une auto se rend non pas chez un
concessionnaire automobile comme on serait en droit de le penser, mais chez
Joseph de Varennes, un commerçant qui s’affiche comme «marchand de bicycles,
montres et bijouteries, et automobiles ». Vingt ans plus tard, plus de 10 000
autos circulent à Québec : des embouteillages sont même déjà signalés dans la
rue Saint-Joseph!

Pont de Québec, vers 1906, Archives de la Ville
de Québec.
La « huitième merveille du monde »
Ainsi qualifie-t-on le pont de Québec, de type cantilever (suspendu en
porte-à-faux) et ayant la plus longue portée libre au monde. Les travaux
débutent en 1900. Ils seront perturbés par deux catastrophes majeures. La
première survient en 1907: la moitié sud du pont s’écroule, causant la mort de
76 personnes. La seconde, en 1916, voit l’effondrement de la partie centrale
tuer 13 personnes. Une nouvelle travée centrale est installée un an plus tard.
Le pont est finalement inauguré en 1919. Au total, 113 travailleurs y auront
perdu la vie. D’abord réservé au train, le pont est ouvert à la circulation
automobile en 1929.
Par la voie des airs

Dès 1929, un petit terrain d’aviation avait été établi à Québec pour
l’exploitation d’un service de transport postal par la voie des airs
en hiver, de Montréal à Rimouski, le long du fleuve Saint-Laurent.
Aéroport Bois-Gomin, W.B. Edwards In, 1937, Archives de la Ville de
Québec.
À partir de 1920, l’aviation civile et commerciale est de plus en plus
présente dans la région de Québec. Un premier aérodrome voit le jour en 1929 à
Sainte-Foy, là où l’on trouve aujourd’hui Laurier Québec, Place Ste-Foy et le
Centre hospitalier universitaire de Québec. L’aérodrome comprend une piste de
terre battue de 1 067 mètres. Les avions sont tirés à bras d’homme depuis les
hangars jusqu’à la piste. Pour assurer l’ouverture de l’aéroport l’hiver, le
gouvernement du Québec entretient le chemin Saint-Louis jusqu’à l’aéroport en
inaugurant les premiers chasse-neige. En 1939, un aéroport plus moderne est
construit à L’Ancienne-Lorette : c’est l’actuel aéroport international
Jean-Lesage.
Un premier gratte-ciel
En 1927, la compagnie Price Brothers projette de construire un édifice de 16
étages près du Château Frontenac pour installer son siège social. Ce projet
suscite la controverse : d’un côté, les opposants à l’érection d’un gratte-ciel
en plein cœur du Vieux-Québec; de l’autre, les partisans du progrès et de la
modernité. Le conseil municipal accorde finalement le permis de construction en
1929. Inauguré en 1931, l’édifice Price rappelle l’Empire State Building de New
York, construit à la même époque.
Allons à Expo Québec

Vue générale du parc de l'Exposition
provinciale en 1917, 1917, Archives de la Ville de Québec.
Si la première exposition provinciale a lieu en 1854, c’est avec la formation
de la Compagnie de l’exposition provinciale de Québec, en 1892, que cette
activité prend son véritable envol. En 1897, la Compagnie acquiert les terrains
du site actuel d’Expo Québec. Différents bâtiments y sont construits, ainsi
qu’une estrade de 1 000 sièges et une piste de course. Mais l’ampleur des
événements et de leur organisation amène la Ville à créer, en 1911, la
Commission de l’exposition: à compter de l’année suivante, Expo Québec devient
un événement annuel. Bien sûr, le secteur agricole domine avec ses parades
d’animaux et concours de toutes sortes, mais les commerçants peuvent également y
exhiber leurs produits. L’exposition comporte également un côté spectaculaire et
populaire avec son «Midway » (comme on dit à l’époque pour désigner le parc
d’attractions) et son «Scenic» (ses montagnes russes, acquises en 1913).
Terrible tuberculose
Au début du 20e siècle, le taux de tuberculose est très élevé à Québec. Pour
soigner les gens atteints de cette maladie, on décide de créer l’hôpital Laval,
considéré comme le premier établissement consacré aux tuberculeux en Amérique du
Nord et l’un des plus modernes de son époque. Les travaux de construction
commencent en 1916 et l’institution accueille ses premiers malades en 1918.
Québec et la Seconde Guerre mondiale
En septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne. La France et l’Angleterre
déclarent la guerre à l’envahisseur. Quelques jours après, le Canada emboîte le
pas. Québec se prépare au pire. Des soldats montent la garde à des endroits
stratégiques, tels le pont de Québec, le tracel de Cap-Rouge et les centrales
électriques. Du côté industriel, l’Arsenal fédéral, avec ses trois composantes
situées sur la côte du Palais, à Saint-Malo et à Valcartier, produira plus d’un
milliard de cartouches de 1940 à 1945. Les femmes forment la majorité de la
main-d'œuvre, soit 8 000 des 14 000 employés.
On ferme les lumières
Le 9 juin 1941, au signal des sirènes,
Québec est plongée dans la noirceur. Il est 22 h. Cet exercice
d’obscurcissement vise à assurer une protection maximale. La population doit
suivre certaines consignes : éviter de sortir et de circuler en automobile,
et bien sûr, éteindre les lumières. Pour faire croire à une véritable
attaque, des avions survolent le ciel. À 22 h 25, les lumières se rallument,
l’exercice est fini. Les industries jugées essentielles à l’effort de guerre
sont toutefois exemptées. Comme le souligne ironiquement Le Soleil,
l’Arsenal était facilement repérable.
Ville des Alliés
La Seconde Guerre mondiale est l’occasion pour Québec de joindre le cercle
privilégié des villes hôtes des conférences réunissant les chefs de deux des
grandes puissances alliées : les États-Unis et la Grande-Bretagne. Elle sera
d’ailleurs la seule ville à revendiquer cet honneur à deux reprises, en 1943 et
en 1944.

Conférence de Québec, Roger Bédard, Août 1943,
Archives de la Ville de Québec.
Tout le monde dehors!
Le 8 août 1943, des événements étranges se
passent à Québec. Le Château Frontenac est réquisitionné : les 849 clients
sont forcés de quitter les lieux – dont Maurice Duplessis, chef de
l’opposition à l’époque. Deux jours plus tard arrive Winston Churchill,
premier ministre de la Grande-Bretagne, suivi de peu par le président
américain Franklin D. Roosevelt. Au cours de leur séjour à Québec, les deux
hommes vont convenir des déplacements des Alliés, notamment du célèbre
débarquement de Normandie en 1944.