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Patrimoine

Chronique toponymique : parc Henriette-Belley

18 avril 2018

Texte de Alex Noël

Cette chronique mensuelle rend hommage aux histoires cachées derrière les noms des rues et parcs de Québec. Chaque mois, un auteur émergent soutenu par Première Ovation s’inspire du patrimoine pour créer de courtes œuvres où le réel croise l’imaginaire. Ici, découvrez Henriette Belley, personnage extravagant qui a donné son nom à un parc du quartier Saint-Roch.

Parc Henriette-Belley

L’art de réussir sa sortie

Henriette Belley

Un jour, vous passerez à côté de votre vie de manière flamboyante.

Pour l’instant, vous regardez les foules se masser devant le Capitole pour admirer les toilettes luxueuses des dames de la haute-ville. Vous cousez dans des filatures depuis l’âge de 13 ans, et c’est tous vos rêves qui auraient pu passer à travers le chas d’une aiguille, mais vous, la petite cartomancienne du soir, espérez siéger à l’Académie française ou devenir diplomate. Dans les cartes de tarot qui se mélangent sur votre table comme les lettres d’un alphabet, vous découvrez une vie à vivre. C’est pour elle que vous apprendrez à lire, à 22 ans.

Mais les années passent et les vies ne se vivent pas.

Lorsque vous sortez au théâtre à votre tour, vêtue d’une robe longue, il y a longtemps qu’elle est démodée et vous faites rire de vous. Votre orgueil est un paon blessé.

Alors vous provoquez le destin. Vous revenez dans des tenues de plus en plus excentriques : à l’orientale pour Madame Butterfly, en reine égyptienne pour des ballets africains, en mini-jupe de plastique. À Québec, vous serez la première habillée en punk. Vous n’êtes jamais la même, pour choquer.

Vous volez la vedette. La ville entière se prête au jeu, on ne se rend aux premières que pour vous apercevoir.

Vous faites votre entrée en retard. Le lever de rideau vous attend, car autrement la foule, qui vous acclame pendant que vous marchez vers votre trône, interromprait les acteurs. Vous cherchez l’attention, montez sur les marches pour poser dans vos tenues. Vous signez des autographes, faites des confidences à vos fans ébahis. L’artiste doit composer avec votre présence et complimenter votre toilette pour qu’enfin, vous lui laissiez l’attention de votre auditoire.

Vous jouez les duchesses de la haute-ville, mais vous savez que vous n’êtes qu’une modeste couturière de quatre pieds six qui habite la petite misère du faubourg Saint-Jean-Baptiste, ses rues tissées de fils électriques, ses maisons croches, surpeuplées, ses appartements dans lesquels il est défendu de danser. Depuis la mort de votre mari, vous vivez seule avec vos deux chats. Vos robes sont empilées à l’étage. Elles ne possèdent pas de boutons ni de fermeture éclair. Destinées à n’être portées qu’une seule fois, elles ne se referment sur vous qu’avec des épingles. Ne sont qu’une illusion.

Certains disent que vous êtes folle.

Mais vous avez compris que le monde entier est une scène, que le théâtre ne se trouve jamais du côté où l’on pense.

Vos doigts ont trop cousu pour ne pas le savoir.

Vous êtes sept cents robes conçues de vos mains et rangées dans la garde-robe.

Après votre mort, on a découvert dans votre maison de la rue Saint-Gabriel, outre cinq mille pièces de vêtements, des romans d’amour inédits et des carnets. On a découvert que vous étiez au fond une écrivaine, mais que vous aviez appris trop tard à écrire.

Vous cousiez les romans à vivre.

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