L'incontournable Avenue des Braves Passer au contenu principal

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Patrimoine

L'incontournable Avenue des Braves

Par Jeanne Pleau, agente de recherche en patrimoine bâti

Cet article est publié dans le cadre de la réalisation de l’inventaire du patrimoine bâti de l’arrondissement de La Cité-Limoilou.

En 1912, la Commission des champs de bataille trace l’avenue des Braves pour relier le monument des Braves aux plaines d’Abraham. Imaginée par l’architecte paysagiste Frederick Gage Todd (1876-1948) le projet vise à en faire « la plus belle avenue de Québec ».

Cet article propose de découvrir des faits inusités liés à plusieurs résidences d’intérêt de l’avenue des Braves.

Les premières résidences de l’avenue des Braves

Vue panoramique vers le monument des Braves, au début du lotissement entre 1913 et 1922. Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Fonds J. E. Livernois Ltée, P560,S1,P1064.

Deux maisons mansardées précèdent l’aménagement de l’avenue des Braves : la résidence Ross-Kennedy, construite entre 1876 et 1879, et la résidence William-Pitt-Laurie, érigée entre 1879 et 1895. Initialement orientées vers le chemin Saint-Louis (aujourd’hui Grande Allée Ouest), elles apparaissent sur des photographies prises dans les années 1910 où l’on remarque déjà leur volumétrie significative, reflet du prestige des propriétaires Thomas Ross (1826-1892) et William Pitt Laurie (1868-1951). Ces bâtiments comptent parmi les derniers exemples de l’époque des grands domaines et de la campagne anglaise. Un article publié dans The Quebec Chronicle le vendredi 4 mai 1923 annonce l’ouverture de la nouvelle avenue, laquelle traverse la propriété de William Pitt Laurie, qui en a cédé le terrain à la Ville. Les maisons sont déplacées et réorientées en 1923 afin de faire face à cette nouvelle avenue de prestige.

Le plex qui fait exception

Cortège funèbre rue Père-Marquette vers 1930, où l’on aperçoit le plex East et Masson et la résidence Canac-Marquis-Gervais. Archives de la Ville de Québec, N011579.

Pour faire de l’avenue des Braves la plus prestigieuse de la ville, plusieurs mesures sont mises en place afin de favoriser l’implantation de maisons cossues. Large de 20 mètres, l’avenue est la plus large du secteur. Elle est bordée de plates-bandes gazonnées entre le trottoir et la chaussée et dotée d’un mobilier urbain soigné, dont des lampadaires ouvragés. De plus, en 1913, un premier règlement impose une vocation exclusivement résidentielle aux constructions qui la bordent. En 1922, la compagnie d’entrepreneurs généraux East et Masson Inc. obtient un permis pour la construction d’une maison à deux logements au 890-900, avenue des Braves. Cette autorisation suscite l’indignation des voisins et de la Commission des champs de bataille nationaux, qui adopte en 1924 un nouveau règlement stipulant que les constructions sur cette avenue doivent être unifamiliales et avoir une valeur minimale de 6 000 $. Il s’agit donc de l’unique plex sur cette avenue.

Une avenue prisée par les élites de Québec

Dessin de la résidence d’Émile Frenette réalisé par l’architecte Raoul Chênevert en 1931. Archives de l’Université Laval, Fonds Raoul Chênevert.

Le lotissement de l’avenue des Braves s’amorce véritablement dans les années 1920. Ceux qui s’y établissent occupent des professions libérales ou sont des entrepreneurs et des hommes d’affaires. Ainsi, on retrouve la résidence Lemieux-Audet, érigée en 1926 pour le juge en chef à la Cour supérieure François-Xavier Lemieux (1877-1942) et son épouse Juliette Audet. Les principaux promoteurs du quartier de Montcalm s’établissent eux aussi sur cette avenue prestigieuse. François Jobin (1893-1965) y construit sa résidence au 1015, avenue des Braves ainsi que plusieurs maisons, dont l’une est destinée à la famille Canac-Marquis. La résidence Canac-Marquis-Gervais est érigée en 1929 pour Rodolphe Canac dit Marquis (1894-1977) et son épouse Marie-Jeanne Gervais. Elle est à proximité de la résidence Canac-Marquis-Quesnel, conçue en 1927 pour son frère Jules Canac dit Marquis (1895-1985) et son épouse Madeleine Quesnel. L’entreprise familiale, spécialisée dans la colle forte, ne doit pas être confondue avec les quincailleries « Canac », fondées par un oncle. S’ajoute la résidence Cauchon-Prémont, construite en 1927 pour l’entrepreneur et promoteur Joseph « Jos » Cauchon (1892-1965) et son épouse Augustine Prémont. Quatre ans plus tard, le développeur Émile Frenette (1883-1958) et son épouse Paméla Morel font de même en optant pour un emplacement de choix face au parc des Braves.

Les dames à l’honneur

Article annonçant que Mme F.-X. Lemieux (Juliette Audet) reçoit pour l’heure du thé. La Patrie, BAnQ, 25 février 1935, p.10.

Les épouses de certains propriétaires sont elles aussi issues de familles influentes de Québec. La résidence Davie‑Bossé en est un bon exemple : elle est habitée par l’agent de commerce Joseph de Salaberry Bossé (1871‑1935) et son épouse Mary Elizabeth Davie. Alors que Joseph est le fils de l’honorable Joseph‑Guillaume Bossé, juge à la Cour du Banc de la Reine, et d’Amélie d’Irumberry de Salaberry, Mary Elizabeth est la fille de George T. Davie, propriétaire du chantier naval A. C. Davie.

Par ailleurs, plusieurs femmes font elles‑mêmes construire leur maison. En 1934, les sœurs Maude et Géraldine Sewell font construire leur résidence au 930, avenue des Braves, où elles vivent avec leur père, Charles Albert Sewell (1865‑1941), directeur de Harold Kennedy and Company Lumber Merchants, puis employé de la Price Brothers Company. Toutes deux sont infirmières.

Les dames de l’avenue des Braves profitent de leurs grandes demeures pour organiser des heures du thé, des soirées de jeux et des bals. Ces évènements sont d’ailleurs rapportés dans les sections « La Vie sociale » et « Mondanités » des journaux. La vie est animée sur l’avenue des Braves.

L’Élisette et le consulat : deux résidences marquantes de l’avenue

Au fil des ans, deux résidences de l’avenue sont investies de missions diplomatiques : la résidence Simard Forgues et la résidence Calixte Champoux. La première est construite en 1927 pour Télesphore Simard (1878-1955) et son épouse Marie-Jeanne Forgues. Au moment de son édification, ce dernier est maire de Québec. En 1961, un agrandissement est réalisé afin d’aménager une chancellerie, et le nouveau Consulat français est officiellement inauguré en 1964. Il demeure aujourd’hui le seul consulat établi sur l’avenue.

Plan de la résidence Calixte-Champoux par l’architecte Émile-Georges Rousseau en 1929. Archives de l’Université Laval, Fonds 173 no10/10.

La seconde résidence est construite par Rose Anna Parent, épouse du manufacturier de bois Calixte Champoux (1865-1941), selon les plans de l’architecte Émile-Georges Rousseau (1888-1973). Cette imposante résidence de style néo-Tudor située sur le lot le plus élevé de l’avenue est encore aujourd’hui plus connue sous le nom de « l’Élisette ». Cette appellation fait référence à la résidence du président de France, l’Élysée, et au prénom de la conjointe du premier ministre Jacques Parizeau (1930-2015), Lisette Lapointe. En 1994, la Chambre de commerce de Québec s’en porte acquéreur et « l’offre » au premier ministre dans l’objectif d’y établir une résidence officielle permanente advenant une victoire du « Oui » au référendum de 1995. Son successeur Lucien Bouchard n’habitera pas la grande maison en raison du contexte d’austérité.

La dernière réalisation de l’architecte Thomas Reid Peacock à Québec

Les résidences érigées le long de l’avenue sont l’œuvre d’architectes de renom et présentent une diversité stylistique. La résidence Lucinda-Denoon-Laurie se distingue en étant la dernière réalisation connue de l’architecte Thomas Reid Peacock (1866-1937), qui a œuvré à Québec principalement pour une clientèle anglophone. Alors qu’une grande partie de ses réalisations ont disparu, cette résidence constitue l’un des derniers témoins encore intacts de son travail. Parmi ses projets marquants toujours présents à Québec, on retrouve le Cinéma Empire, l’édifice de la Commission du havre ainsi que l’aile des femmes et l’entrée principale du Garrison Club.

Vue de la façade de la résidence Lucinda-Denoon-Laurie en 1986. Ville de Québec, DHN.

En 1895, le docteur James Laurie fait construire une résidence éclectique chemin Sainte-Foy, presque à l’angle de l’avenue des Braves, qui n’est alors pas encore tracée. En 1936, sa veuve, Lucinda Margaret Denoon, fait démolir cette résidence pour en construire une nouvelle sur l’avenue des Braves. Le style de cette demeure est avant-gardiste : il s’agit de l’un des premiers exemples à Québec de cottage « d’inspiration québécoise ». Le « cottage moderne » sera surtout popularisé à Québec par l’architecte Sylvio Brassard (1898–1975). Ce style architectural renoue avec les formes architecturales anciennes.

Encore aujourd’hui, l’avenue des Braves rayonne bien au-delà des limites de la ville de Québec, grâce à ses maisons cossues aux styles architecturaux variés, aux figures marquantes qui s’y sont succédé et à l’histoire singulière de plusieurs de ses résidences.

Sources

Commission des champs de bataille nationaux. Le projet de parc des Champs de Bataille. Plaines d’Abraham. Consulté le 22 janvier 2026, à partir de https://www.plainesdabraham.ca/histoire-et-patrimoine/histoire-du-parc/depuis-1908-cr%C3%A9ation-du-parc/projet-parc-champs-de-bataille

Ville de Québec. Montcalm–Saint-Sacrement : Nature et architecture, complices dans la ville. Québec, Ville de Québec, 1988, 88 p. Coll. « Les quartiers de Québec ».

« Règlements de construction ». Le Soleil, BAnQ, 24 mai 1923, p. 12.

« New Street in Belvedere ». The Quebec Chronicle, BAnQ, 4 mai 1923, p. 5.

« Mondanités ». La Patrie, BAnQ, 25 février 1935, p.10

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